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"La Horde du Contrevent" de Alain Damasio

1 Avril 2013, 17:21pm

Publié par Rêve

"(...) chaque scribe a tenté, dans la mesure de son savoir et de ses moyens, d'en extraire les leçons qui puissent sauver les hordes futures. Ces leçons sont étranges, folles parfois, plus souvent profondes et saines. Elles sont toutes émouvantes par ce fil, par ce don qu'elles tendent, du bout des doigts, vers l'avenir. Comme si, même détruite, même disloquée, une horde gardait encore au fond d'elle-même, enkysté dans sa foi, l'espoir qu'une seule d'entre elles, plus tard et plus loin, peut-être des siècles et des siècles en amont dans le futur, atteindra enfin, grâce aux exploits cumulés des autres, l'Extrême- Amont - et qu'ainsi elles seront justifiées, toutes quoi qu'elles fissent et pour toujours. Ce lien, nul abrité, nul Fréole n'en comprendra jamais la force. Il est ce qui nous lève chaque jour que Vent fait. Il est ce qui nous tient debout sous la grêle, dans la pluie racleuse, face aux stries de la stèche, sans tituber, sans rompre."

" Ce rêve têtu, de la plus haute crétinerie, cette chimère d'atteindre un beau jour le bout de la Terre, tout là-haut, l'Extrême-Amont, à boire le vent à sa source - la fin de notre quête, le début de quoi ? J'adorais. Peut-être ressentions-nous le miracle de vivre sous une lueur moins diffuse soudain, plus précise et liquide, un matin comme celui-ci ? Le ciel était d'une transparence à crier et la plaine, fumante encore, scintillait de vapeurs dissipées, de poudre fraîche où enfoncer ses pas était comme inventer le sol à mesure de son contre."

" Une horde n'avait que la valeur de son contre, que son corps à corps au vent et à la terre. Lui retirer la Trace, c'était l'empêcher de mûrir, d'apprendre et de savoir. C'était amener en Extrême- Amont, s'il existait, une horde profane, inachevée et crétine. Qui ne saurait donc être à la hauteur de l'enjeu."

 

horde0.jpg

" Pendant des années, je me suis abreuvé de différences. Puis progressivement, j'ai senti que ma fraîcheur déclinait. A mesure des rencontres bien sûr, dont rares devenaient celles qui me touchaient au vif. Mais en vertu aussi, et plus intimement, de ce sentiment que les bonds hors de moi qui avaient si longtemps fait mon charme, disons-le, s'atrophiaient. Et qu'au fond, à ceux que je croisais, je demandais de m'émerveiller tandis que moi, passif, en attente, tel un poussah de fate engeance, j'avais perdu jusqu'à la soif du divers. J'étais un nomade, certes et toujours. J'en exhibais, sur mon pull d'arlequin, les preuves. J'avais toujours au creux des lèvres quelque histoire torse rapinée en village. Mais dans mon esprit, je ne voyageais plus. Je me répétais. Je redondais, au lieu de vagabondir. J'étais devenu comme une outre qui attend d'être remplie et qui se vide devant le premier seigneur ! (...)

 - La monotonie n'existe pas. Elle n'est qu'un symptôme de la fatigue. Le divers, n'importe qui peut le rencontrer à chacun de ses pas, pour peu qu'il en ait la force et l'acuité. (...) Je voudrais condenser ces instants qui bruinent, conserver - tout en restant disponible à ce qui arrive - ne cesse d'arriver. J'ai du mal à faire circuler la vie en moi sans qu'elle s'échappe, par le trou de l'oreille ou par le trou du cul..."

" D'une certaine façon, être vivant ne s'atteint que par ce triple combat : contre les forces de gravité en nous - la paresse, la fatigue, la quête du repos; contre l'instinct de répétition - le déjà-fait, le connu, le sécurisant; et enfin contre les séductions du continu - tous les développements durables, le réformisme ou ce goût très fréole de la variation plaisante, du pianotement des écarts autour d'une mélodie amusante."

"La neuvième est la mortalité active en chacun, à chaque âge de l'existence. Je ne parle pas ici de la déchéance de nos corps ou de l'entropie qui nous dégrade, non : plus simplement d'une forme puissante de la fatigue. Tout au long de votre vie, cette fatigue s'est manifestée sous une myriade de petites mines : un découragement passager par exemple, une perte de confiance, un banal besoin de confort affectif ou de stabilité sentimentale, un appel au repos, récurrent...Elle a parfois pris le masque d'une paresse de pensée, d'un manque de curiosité, elle a pu se traduire par un refus de l'inconnu ou la peur de changer, le fait de privilégier une habitude, vouloir être tranquille d'avance, je ne sais pas...Quels autres visages encore ? Disons les facilités innombrables de l'humain qui n'est pas à la hauteur de ce qu'il peut. Tout ce qui fait le quotidien d'un abrité en fait ! En termes aérologiques, j'appelle ça l'essouflement.(...)

La neuvième touche au vif, à votre noeud de vie. Vous y survivrez si vous surmontez ce qu'elle cumule d'épuisé en vous."


 

Commenter cet article

lili 09/04/2013 08:02


j'aime beaucoup cet extrait du texte

calbo 01/04/2013 19:22


Ca donne pas vraiment envie, lu comme ça :(

Rêve 01/04/2013 19:27



Il faut suivre le rythme du texte, de chaque personnage et de l'ensemble, entrer dedans


et trouver ton propre souffle