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"Les disparus" de Daniel Mendelsohn

3 Novembre 2010, 10:02am

Publié par Rêve

Le journaliste Mendelsohnenquête sur la Shoa et ses derniers témoins vivants: il montre ainsi que ce sont les petits détails authentifiés qui font l'Histoire.

L'homme, Daniel, enquête pendant cinq ans sur sa généalogie, sur l'histoire de sa famille, il veut savoir comment est mort le frère de son grand-père, l 'oncle Shmiel, à qui il ressemble tant. Il découvre comment ont vécu l'oncle, son épouse et ses quatre filles, à travers les anecdotes glanées à leur sujet autour du monde - histoires sauvées in extremis auprès des survivants -  

En donnant un peu corps à ces disparus, ils ne sont plus imaginés comme des personnages romanesques, ils gagnent en vérité et il peut les pleurer.

Sa recherche lui permet aussi de retrouver le lien d'affection à son frère Matt, et de s'interroger à travers les écrits bibliques sur les relations fraternelles (avec Caïn et Abel), sur l'annihilation (par le Déluge, la destruction de Sodome et Gomorrhe), sur le bien et le mal, la culpabilité, le hasard, le tragique et l'injustice de la vie, le sacrifice de son fils demandé par Dieu à Abraham...

Préoccupé par la façon de conter les histoires, en hommage à son vénéré grand-père suicidé, il déroule un récit d'abord lent, puis prenant de la vitesse et du suspens au fur et à mesure de sa progression, toujours riche et complexe, pour s'achever de façon mémorable.

 

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EXTRAITS :

 

" C'étaient les parents de mon amie. J'ai imaginé à quel point cela devait lui paraître injuste de voir un jeune américain entrer dans sa vie, tout à coup, et distribuer des photos de gens qu'il n'avait jamais connus comme si c'étaient des cartes à jouer et lui demander d'en choisir une, la photo des parents de son amie, quand elle n'avait même pas de photos de ses propres parents à regarder. Et donc cette photo que je lui ai montrée ce dimanche-là, une photo que j'avais regardée un nombre incalculable de fois depuis que j'étais enfant, m'a donné accès à l'étrangeté de la relation que j'avais établie avec les gens que j'interviewais, des gens saturés de souvenirs, mais privés d'objets familiers, alors que moi, riche de ces objets familiers, j'étais privé des souvenirs qui y correspondaient."

 

" Ce récit, ainsi que celui de "Stern" (...) suggèrent la raison pour laquelle ce que nous voyons dans les musées, les artefacts et les preuves ne peut nous donner que la compréhension la plus faible de ce qu'était l'évènement en soi ; la raison pour laquelle nous devons rester prudents lorsque nous essayons d'imaginer "ce que c'était". Il est possible aujourd'hui, par exemple, de circuler dans un wagon à bestiaux d'époque dans un musée, mais il est peut-être important de rappeler, à l'ère de la téléréalité, que le fait d'être enfermé dans cette boîte - expérience assez déplaisante en soi, comme je le sais bien, pour certaines personnes - n'est pas la même chose que d'y être enfermé après avoir étouffé votre propre enfant et bu votre propre urine par désespoir, expériences que les visiteurs de ces expositions ont peu de chances d'avoir vécu récemment."

 

" Un aspect singulier, même s'il est structurellement satisfaisant, de parashat Bereishit tient à ce que cette portion de la Genèse, qui commence avec un récit de la Création, se termine avec la décision de Dieu de détruire une bonne partie de ce qu'il avait inventé au début de l'histoire. Son insatisfaction avec le genre humain en particulier commence de façon assez inoffensive - le premier signe est sa décision de limiter radicalement la durée de la vie humaine, qui passe de mille ans environ à cent ans à peine -, mais s'achève dramatiquement avec la compréhension divine du fait que la prolifération du genre humain a conduit à une augmentation proportionnelle du vice et du péché. 'Je regrette de les avoir créés', dit Dieu ; 'Il regrette de les voir créés', fait écho le récit. La décision, prise à la fin de Breishit, est ce qui déclenche l'action de la lecture hebdomadaire suivante, parashat Noach, l'histoire du Déluge, est la première des tentatives assez consistantes dans la littérature pour présenter l'image de ce à quoi pourrait ressembler une annihilation totale du monde." 

 

" Elle a dit que son mari disait autrefois que quiconque a traversé l'Holocauste et dit qu'il est complètement normal, ment. Ce n'est pas vrai. (...)

Elle dit que pendant des années, elle a été sous traitement psychiatrique ; ses enfants savent qu'ils grandissaient dans une maison où il n'y a pas de bonheur. Vous savez, dans une maison triste, les parents ne peuvent pas être heureux, parce qu'ils ont ce passé. Et ils ont compris.

J'ai regardé Anna et j'ai essayé de montrer combien elle nous inspirait de la sympathie. J'ai été frappé, une fois de plus, de voir que tous les gens à qui j'avais parlé la dernière fois et qui m'avaient fait connaître tant d'histoires, tant de faits, m'offraient tout à coup, pour la première fois, ces confessions de leurs luttes avec l'angoisse psychologique, avec la peur, la panique et l'anxiété.(...)

Le fils de Mme Begley avait dit un jour à propos de sa mère, Quelque chose en elle a été brisé, et lorsqu'il l'avait dit, j'avais pensé, Ceux qui ont été tués n'ont pas été les seuls qui ont disparu."

 

" Pour le bénéfice de qui, exactement, suis-je en train de chercher désespérément cette totalité ? Les morts n'ont pas besoin d'histoires : c'est le fantasme des vivants qui, à la différence des morts, se sentent coupables. Même s'ils avaient besoin d'histoires complètes, mes morts, Shmiel, Ester et les filles, avaient certainement plus d'une histoire à présent et s'étaient enrichis de bien plus de détails que quiconque aurait pu l'imaginer, ne serait-ce qu'il y a deux ans : sans doute cela comptait-il pour quelque chose, à supposer, comme le pensent certains, que les morts ont besoin d'être apaisés. Mais, bien entendu, je ne le crois pas : les morts reposent dans leurs tombes, dans les cimetières ou les forêts ou les fossés au bord des routes, et tout cela ne présente aucun intérêt pour eux, dans la mesure où ils n'ont plus désormais d'intérêt pour rien. C'est bien nous, les vivants, qui avons besoin des détails, des histoires, parce que ce dont les morts ne se soucient plus, les simples fragments, une image qui ne sera jamais complète, rendra fous les vivants. Littéralement fous."

 

" Dans les récits que nous avions entendus en Australie, en Israël, en Suède et au Danemark, les Jäger ne pouvaient être rien de plus que les amis, les voisins, les camarades de classe, mais certainement pas les mères, les pères, les soeurs, les frères, ceux auxquels on ne cesse de penser. C'est pourquoi, si nous n'avions pas trouvé les rares survivants de Bolechow, Shmiel et sa famille auraient été encore plus perdus, égarés, disparus, à mesure que les héritiers de ceux qui avaient survécu ne se souviendraient, le temps passant, que de ce qui était important pour eux - les Greene, les Grunschlag, les Goldsmith, les Grossbard, les Adler, les Reinharz, les Freilich et les Kulberg - et, inévitablement, laisseraient le reste disparaître, les noms des voisins, des amis, des camarades de classe de ces survivants, noms qui cesseraient de signifier quoi que ce soit, avec le temps, exactement comme j'ai laissé tomber à l'eau les noms que j'avais entendus au cours de ma quête des Jäger, les noms qui ne jouaient pas un rôle central dans mon histoire.

Etre en vie, c'est avoir une histoire à raconter. Etre en vie, c'est précisément être le héros, le centre de l'histoire de toute une vie. Lorsque vous n'êtes rien de plus qu'un personnage mineur dans l'histoire d'un autre, cela signifie que vous êtes véritablement mort.

Toutefois je sais bien qu'il est possible même pour des personnages secondaires d'avoir une existence dans l'ombre, possible pour des figurants de perdurer dans le présent, à supposer que quelqu'un veuille raconter leur histoire. Que serait mon grand-père aujourd'hui si je ne m'étais pas assis à ses pieds quand j'étais petit garçon et que j'apprenais par coeur les histoires qu'il me racontait ? - des histoires qui ne parlent en un sens que de lui, bien entendu, et qui, en ce sens, sont agréables à entendre, simplement parce qu'il y a du plaisir à connaitre quelque chose d'intéressant, ce qui est le plaisir de la connaissance, du savant ; mais qui, en un autre sens, parlent du fait d'être membre d'une famille particulière et sont par conséquent dignes d'intérêt pour un plus grand nombre de gens et, pour cette raison même, dignes d'être préservées."

 



 

 


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