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Pierre Clastres, échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne

10 Novembre 2009, 09:50am

Publié par Rêve

Extraits du Chapitre 2 du livre de Pierre Clastres "La société contre l'état" paru aux éditions de minuit en 1974. (On trouvera ICI un résumé de ce livre)


"En un texte de 1948, R. Lowie, analysant les traits distinctifs du type de chef (...) isole trois propriétés essentielles du leader indien, que leur récurrence au long des deux Amériques permet de saisir comme condition nécessaire du pouvoir dans ces régions :

1° Le chef est un "faiseur de paix"; il est l'instance modératrice du groupe, ainsi que l'atteste la division fréquente du pouvoir en civil et militaire.

2° Il doit être généreux de ses biens, et ne peut se permettre sans se déjuger, de repousser les incessantes demandes de ses "administrés".

3° Seul un bon orateur peut accéder à la chefferie."

"Outre ce goût si vif pour les possessions du chef, les Indiens apprécient fortement ses paroles: le talent oratoire est une condition et aussi un moyen du pouvoir politique."

"Humbles en leur portée, les fonctions du chef n'en sont cependant pas moins contrôlées par l'opinion publique. Planificateur des activités économiques et cérémonielles du groupe, le leader ne possède aucun pouvoir décisoire : il n'est jamais assuré que ses "ordres" seront exécutés : cette fragilité permanente d'un pouvoir sans cesse contesté donne sa tonalité à l'exercice de la fonction : le pouvoir du chef dépend du bon vouloir du groupe."

"le pouvoir est exactement ce que ces sociétés ont voulu qu'il soit. Et comme ce pouvoir n'y est, pour le dire schématiquement, rien, le groupe révèle, ce faisant, son refus radical de l'autorité, une négation absolue du pouvoir."

"Tout se passe, en effet, comme si ces sociétés constituaient leur sphère politique en fonction d'une intuition qui leur tiendrait lieu de rêgle : à savoir que le pouvoir est en son essence coercition.(...)
Elles ont très tôt pressenti que la transcendance du pouvoir recèle pour le groupe un risque mortel, que le principe d'une autorité exterieure et créatrice de sa propre légalité est une contestation de la culture elle même.(...)
Car, découvrant la grande parenté du pouvoir et de la nature, comme double limitation de l'univers de la culture, les sociétés indiennes ont su inventer un moyen de neutraliser la virulence de l'autorité politique. Elles ont choisi d'en être elles-même les fondatrices, mais de manière à ne laisser apparaitre le pouvoir que comme négativité aussitôt maîtrisée : elles l'instituent selon son essence (la négation de la culture) mais justement pour lui dénier toute puissance effective. La même opération qui instaure la sphère politique lui interdit son déploiement : c'est ainsi que la culture utilise contre le pouvoir la ruse même de la nature ; c'est pour cela que l'on nomme chef l'homme en qui vient se briser l'échange des femmes, des mots et des biens.
En tant que débiteur de richesse et de messages, le chef ne traduit pas autre chose que sa dépendance par rapport au groupe, et l'obligation où il se trouve de manifester à chaque instant l'innocence de sa fonction."

"Cela apparait très nettement dans la relation du pouvoir et de la parole : car, si le langage est l'opposé même de la violence, la parole doit s'interpréter, plus que comme privilège du chef, comme le moyen que se donne le groupe de maintenir le pouvoir à l'extérieur de la violence coercitive, comme la garantie chaque jour répétée que cette menace est écartée. La parole du leader recèle en elle l'ambiguité d'être détournée de la fonction de communication immanente au langage. Il est si peu nécessaire au discours du chef d'être écouté que les Indiens ne lui prêtent souvent aucune attention."

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