Si vous avez la nostalgie des tontons flingueurs et que vous avez envie de lire de l'argot parisien des années soixante, ce livre est
fait pour vous.
Il a été adapté au cinéma par Michel Audiard .
Le scénario est mince, mais la description de la soif de vengeance du pauvre Alphonse tuberculeux à sa sortie de prison est cependant agréable à lire, du fait du bain de langage ( un langage qui
n'a pas froid aux yeux) dans lequel on se retrouve gaiement installé.
(extraits vidéo du film ICI)
J'ai trouvé l'exemplaire chez le bouquiniste, avec une couverture de Siné.
EXTRAITS :
"Bref, j'avais payé, c'est l'expression des voyous pour parler du temps passé dans le placard. Cher, comme tout le reste, mais payé en monnaie de barbaque. Avec ma viande, oui, et ça
s'estime difficilement. J'étais sec, tendu. Je ne me marrais plus qu'intérieurement, d'une façon qui me surprenait moi-même. Si je pouvais rester comme ça, je me disais, aussi tranchant, aussi net
devant les gens, les choses, la vie...ça serait mieux, beaucoup mieux...Je sentais que "le dehors" était mou. Dans ce mou, il fallait tailler. Pas me laisser envelopper tout doucement par les
petits riens cajoleurs de la liberté. On commence par boire un blanc, on bavache avec les copains, on sourit à celle-ci, celle-là ! On se remet dans le bain tiède, et c'est cuit."
"La marquise pompe à cinq heures. Sûr, mais est-ce par vice ? désoeuvrement ? habitude ? vanité ? complexe du biberon ? tristesse bonjour ? Ne répondez pas trop hâtivement, et, puisqu'on
en est aux nuances, aux états d'âme, je puis vous dire que, malgré tout ce que je venais de traverser comme mouscaille, je ne me sentais pas triste. Je navigais sur d'autres eaux. La tristesse est
un sentiment trop distingué, trop frêle. Amour déçu, ciel gris, automne langoureux, mi-mots, chuchotis, mi-bite, mi-raisin...Elle frissonne moduleusement, la tristesse. Je la vois, moi, avec une
cape noire et des cheveux d'argent. Luxe suprême de ceux qui ont tout depuis leur naissance. Jamais eu le temps de m'offrir des chagrins pareillement délicats."
"Patience ! Par le fer des barreaux, la lenteur interminable des nuits sans sommeil à les regarder les barreaux; par l'humidité, grand manteau des culs-de-basse-fosse; par le pain si sec, l'eau si
fraîche, la porte si bien fermée; par les coups de savate et les lames traîtresses; par les sentences sans appel, les espérances toujours déçues, les promesses procédurières, les pieux mensonges et
les vérités entre quatre murs; par le pif, par la bouche, les oreilles, les yeux, le creux de l'estomac: et par les crampes du dessous de la ceinture, (tiens c't'e bonne paire !), je l'avais
apprise, la patience. Pas qu'elle, mais surtout Elle. La sainte, la vénérable, l'héroïque, la sublime, l'horrible aussi petite patience qui vous mijote de ces plats à déguster froids...de
ces énigmes pour la morgue !..."
"Pas pu se décrocher de la mistoufle. Trop de débits de boissons tentateurs autour de lui. A voir son piment, on entrave qu'il ne se désaltère pas aux Pam-pam, aux limonades enfantines, qu'il ne
suce pas des petits glaçons, même pendant les grosses chaleurs."
"Au colbac, je l'ai harponné.
"Dis, grosse lope, tu vas finir de te foutre de moi ? Grosse punaise, tu vas t'arrêter ? Je vais te le guérir, ton infarctus, moi ! Tiens, pour te rafraîchir, sombre ordure !"
Trop longtemps qu'il le cherchait ce glaviot.
(...)
"Tu vas m'envoyer la monnaie, et tout de suite encore...t'entends, gonocoque ? T'es pas sourdingue dis, vieille ventouse ? Tu m'entends bien ?""
"Et voilà, on a beau prévoir, se ramener sa science, sa fameuse expérience à la rescousse dans les profondes réflexions, on s'aperçoit qu'on ne sait rien. Augurer le pire, le bon arrive; se pogner
d'optimisme, vlan ! la catastrophe. rien ne m'est sûr que la chose incertaine, dit le poète. Pas n'importe lequel, François Villon, un homme qui savait le prix des mots."
Dimanche 27 septembre 2009
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Burroughs présente ici son témoignage du mode de vie, de la "carrière" toxicomane, telle qu'il l'a expérimentée dans les années quarante-cinquante en Amérique ("Laisser tomber la
came, c'est changer totalement de mode de vie").
Il décrit assez clairement ce qu'il a vécu et observé, de façon crue, triviale, pragmatique, parfois ironique, mais sans parler de ses sentiments.
Il évoque la recherche incessante de produits par tous les moyens, avec le mépris des lois, des conventions et des raisonnements psychologiques. Les soins sont subis (périodes de prison
ou manque de produit).
Il décrit également ses rencontres homosexuelles pleines de désir mais aussi d'apaisement, alors qu'il est marié [il tuera accidentellement son épouse en état d'ivresse]. La drogue pour
masquer la question de l'identité sexuelle ??
Vidéo de W.B (en anglais). : ICI
Biographie de l'auteur ICI
EXTRAITS :
"On avait peint au plafond une roue faite de petits carrés et de triangles de différentes couleurs créant une impression de mosaïque.
- C'est Jack qui a fait ça, dit-elle en montrant la roue. Vous auriez du voir ça. Il avait posé une planche entre deux échelles et était couché dessus. La peinture lui coulait sur la figure. Il
adore faire des trucs comme ça. On se prend des pieds fabuleux avec cette roue quand nous sommes défoncés. On s'allonge sur le dos en regardant la roue, et elle se met à tourner. Plus on la
regarde, plus elle tourne vite.
Cette roue avait l'insoutenable vulgarité des mosaïques aztèques, cauchemar trivial, coeur qui tressaille dans le soleil matinal, bleus et roses criards des cendriers-souvenir, des cartes postales
et des chromos. Les murs étaient noirs et un caractère chinois était peint en laque rouge sur l'un d'eux.
- Nous ne savons pas ce qu'il veut dire, dit-elle.
je lui suggérai :
- Chemises en solde.
Elle me gratifia de son sourire froid et vide."
"En réalité, vendre de l'herbe est un vrai casse-tête. Pour commencer c'est encombrant. Il faut en avoir une pleine valise pour faire vraiment des bénéfices. Si les flics forcent votre porte,
autant essayer de cacher une meule de foin.
Les fumeurs sont différents des camés. Ceux-ci payent, prennent leur came et décampent. les fumeurs, eux, s'y prennent autrement. Ils s'attendent à ce que le fournisseur les fasse fumer ; ils
discutent pendant une demi-heure avant d'acheter deux dollars de marchandise. Si vous les pressez, ils disent que vous êtes "flippant". Pour eux, un revendeur ne doit pas crûment leur parler
affaires. Non, il dépanne seulement quelques "mecs et nanas cool" parce qu'il y tâte lui-même. Tout le monde sait bien qu'il est revendeur, mais il ne faut pas le dire. Dieu sait pourquoi ! Pour
moi, les fumeurs sont incompréhensibles."
"En général, les vieux médecins sont plus faciles à circonvenir que les jeunes. Les médecins immigrés furent, pendant un temps, une bonne source, mais l'affluence de drogués la fit tarir. Parfois
un médecin se mettait en rogne quand on lui parlait de drogue et menaçait d'appeler la police.
La haute idée que les médecins se font de leur noble métier fait que, d'une manière générale, le pire des systèmes est de demander trop directement de la drogue. Même s'ils ne croient pas votre
histoire, ils ont besoin d'en entendre une. C'est comme un rituel oriental qui sert à ne pas perdre la face. L'un joue le rôle du médecin plein de moralité qui ne rédigerait pour rien au monde une
ordonnance non justifiée, l'autre tient le mieux possible son rôle de vrai malade. Si vous dites : "Ecoutez, docteur, il me faut une ordonnance de morphine, je suis prêt à vous payer le double de
vos honoraires", le toubib devient rouge de colère et vous jette dehors. Sans certaines hypocrisies, vous n'obtiendrez rien du médecin."
"On a écrit pas mal de bêtises sur les transformations physiques entraînées par l'intoxication : un beau jour le camé se regarde dans un miroir et ne se reconnaît plus. En fait, les transformations
qui s'opèrent sont difficiles à préciser et ne sont pas visibles à l'oeil nu. C'est à dire que le camé ne voit pas lui-même les progrès de son intoxication. En fait, il n'est pas conscient d'être
pris. Il croit que s'il est prudent et respecte quelques règles, comme de ne se piquer qu'une fois tous les deux jours, il ne risque rien. Il ne respecte pas ces règles et prétend que toutes les
piqûres supplémentaires sont exceptionnelles. J'ai discuté avec de nombreux camés : tous disent que c'est avec étonnement qu'ils se sont découverts au premier stade de l'intoxication, et beaucoup
d'entre eux attribuaient leurs symptômes à une autre cause."
" Je ressentis un léger coup au ceur. Je vis les contours du visage de Pat s'assombrir, puis tout son visage, et je sentis que mes yeux se révulsaient.
Je revins à moi quelques heures plus tard. Pat était parti. J'étais allongé sur le lit, le col de ma chemise ouvert. Je me levai et tombai sur les genoux. J'avais mal au coeur et à la tête. Il me
manquait dix dollars dans ma poche intérieure. Je suppose qu'il s'était figuré que je n'en aurais plus besoin.
Quelques jours plus tard, je rencontrai Pat dans le même bar.
- Bon sang, dit-il, j'ai cru que t'étais en train de crever ! J'ai dégrafé le col de ta chemise et je t'ai frictionné le cou avec de la glace. T'es devenu tout bleu. Alors, je me suis dit : " Bon
sang, ce type est en train de crever ! Je fous le camp d'ici, moi !"
Une semaine plus tard, j'étais accroché. Je demandai à Pat quelles étaient les possibilités de faire la fourgue à La Nouvelle-Orléans.
- La ville est bourrée d'indicateurs, dit-il. C'est vraiment très difficile."
"A un moment, il me dit :
- Est-ce que ce n'est pas l'enfer ?
Le camé vit dans le temps de la came. Quand on le prive de drogue, l'horloge s'arrête. Tout ce qu'il peut faire, c'est s'accrocher et attendre que reparte le temps sans came. Un camé en état de
manque ne peut échapper au temps extérieur ni faire autre chose que d'attendre."
"J'avais très mal aux poumons. La privation peut rendre malade de différentes manières. Certains souffrent de vomissements et de diarrhée. L'asthmatique au thorax étroit a souvent des crises
d'éternuements, le nez et les yeux qui coulent, et dans certains cas des spasmes des bronches qui lui coupent la respiration. Pour ma part, le pire est une baisse de tension qui provoque une
déshydratation et une extrême fatigue. J'éprouve alors l'impression d'avoir perdu mon énergie vitale et que toutes les cellules de mon corps s'asphyxient. Etendu sur ce banc, j'eus l'impression de
n'être plus qu'un tas d'os."
" Les douleurs causées par la privation sont l'inverse du plaisir qu'on tire de la came. Le fait qu'on en ait besoin est le plaisir en soi. les camés vivent à l'heure de la came et avec un
métabolisme régi par elle. Ils vivent dans le climat de la came, qui peut, suivant les cas, les réchauffer ou les glacer. Le plaisir qu'on tire de la came est de vivre sous sa loi. On ne peut
échapper aux douleurs du sevrage, pas plus qu'on ne peut échapper au plaisir qui suit une piqûre."
"Quand on sort d'une cure de désintoxication, on se sent généralement en forme pendant quelques jours. On arrive à boire de l'alcool, à avoir faim et à manger avec plaisir, et l'appétit sexuel
revient. Tout parait différent, plus net. Ensuite vient une période creuse. Alors tout exige un effort, s'habiller, se lever d'une chaise, ramasser une fourchette. On n'a envie de rien, pas même de
bouger. on n'a même pas envie de came. Le besoin en a disparu, mais rien ne le remplace. Il faut attendre que cette période se termine, ou la forcer à prendre fin. Les travaux agricoles sont la
meilleure thérapeutique."
"La came court-circuite l'appétit sexuel. Par ailleurs, le besoin d'établir des relations même platoniques avec autrui procède de la même source, si bien que lorsque je suis accroché à l'héroïne ou
la morphine, les gens ne m'intéressent pas. Si l'on veut me parler, d'accord, mais je n'éprouve pas l'envie de faire de nouvelles connaissances. Au contraire, quand j'arrête de me piquer, il
m'arrive souvent d'être avide de contacts humains et de parler à qui veut bien m'écouter."
" Certaines personnes sont reconnaissables du plus loin qu'on les voit, d'autres ne le sont avec certitude que de très près. Les camés font plutôt partie de la première catégorie. A une certaine
époque, le plaisir que me procurait la vue d'Ike faisait grimper ma tension. Quand on est camé, le fourgueur est comme l'être aimé pour l'amoureux. On guette son pas dans le couloir, sa manière de
frapper à la porte, on dévisage les passants dans la rue. On peut reconstituer tous les détails de sa physionomie comme s'il était là, sur le pas de la porte, lançant pour la millième fois sa
plaisanterie classique : "Désolé de te décevoir, mais je n'ai rien pu me procurer", avant d'épier sur votre visage l'alternance d'espoir et d'angoisse, savourant le sentiment de sa toute-puissance,
le pouvoir de rendre heureux ou malheureux."
" Je fus incapable de dormir avant le lendemain matin à l'aube et j'avais des cauchemars chaque fois que je m'assoupissais. Dans l'un de ces cauchemars, j'avais la rage ; je me regardais dans un
miroir, mon visage se transformait et je me mettais à hurler. Dans un autre, j'étais drogué à la chlorophylle. Cinq autres chlorophyllomanes et moi attendions pour en acheter sur le palier d'un
hôtel mexicain minable. Nous devenions verts et personne ne pouvait se guérir de la chlorophyllomanie : une piqûre et c'était pour la vie. Nous nous transformions lentement en végétaux."
Vendredi 11 septembre 2009
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Comment taire