Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Redonner vie aux lettres mortes

, 17:43pm

Lettre de B.J.

 18-12-77 (23 h)        face A
(dimanche)
                    Je t'ai rêvé c'est tout
sur un miroir de rire...p'têtre derrière une machine à sous.
Je t'ai rêvé ailleurs, loin de rien, près de tout;
sur les syllabes abruptes de l'anticipation
sur le voyage si doux qu'est celui de l'espoir.
J'ai rêvé tes regards muets comme de la cendre,
j'ai rêvé nos deux corps comme une greffe franche.
J'ai rêvé un décor ton sourire et tes hanches.
J'ai rêvé la rencontre au fond d'un tiroir caisse,
j'ai rêvé la pudeur, toi, et ta jeunesse.
On partait loin de tout, comme ça toi et moi,
la lune tranquille et douce riait de mes faux pas ;
quand ma main trop timide, quand ma main n'osait pas
dire je t'aime à ta bouche, dire je t'aime à ton bras.
J'voulais qu'on joue à c'lui qui perdrait pas
mais j'voulais pas jouer à c'lui qui gagnerait,
j'voulais qu'on soit simplement toi et moi...
Quand je t'ai dis "dis moi" j'ai croisé le silence,
le silence "personnel"...qu'on ne peut dévoiler...
j'aurais voulu te dire "viens.......partons d'ici..."
Le cristal de tes yeux avait un autre souffle...
J'ai rêvé la tendresse et j'ai vu ta douceur
j'ai rêvé la douceur et j'ai senti le vide,
j'ai rêvé l'absolu, j'ai croisé le néant...
j'ai rêvé l'éternel et j'ai connu l'instant...
...l'instant de la rencontre...une fraction de vies...
Ai-je commis une erreur d'écrire tous ces mots
                                                         maux
Je t'ai rêvé c'est tout à travers quelques phrases
sur un miroir de rires, sur tes lèvres un baiser,
sur tes yeux un murmure.
Je t'ai rêvé comme ça, ça m'a pris tout d'un coup...
Je t'ai rêvé c'est tout
sur un miroir de rire,
sur le creux d'un sourire,
et j'ai même rêvé d'autres mots pour le dire.....



18-12 (25 h)
(Lundi)                         face B


On est copain c'est tout
sur not'r miroir de rires, derrière la machine à sous...
Oui, j'ai rêvé ailleurs, j'ai rêvé mon délire
loin de tout, près de rien ;
sur six cordes et une négation...
sur le voyage bien dur qu'est celui d'la mémoire ;
fallait pas anticiper l'espoir... !
On est copain c'est tout, j'arrête là mon délire...
d'ailleurs y'a jamais eu de rire ni de machine à sous.
Y'a toujours le décor, ton sourire, et tes hanches ;
et y'aura encore deux regards dans deux oreillers blancs.
Y'a juste ma main tendue dans les sillons du vide,
seulement un coeur muet qui s'est pris quelques rides
Le silence de la vie...et les cris du néant...
On est copain c'est tout et faut pas m'en vouloir
si j'ai mal déchiffré les lignes de ta main.
J'aime toujours ta bouche , et j'aime toujours ton bras ;
sur ma guitare livide je chanterai mes faux pas,
je cacherai mes mots au fond d'un tiroir caisse,
je rêverai des accords dans ma nuit, sous mes doigts.
...et mon rire prend le large sur l'éraflure de tes pétales...
et ma nuit se referme sur le sanglot de l'absence silencieuse.
...A force de rêver on s'invente le silence, on s'invente un ailleurs...on s'invente l'absence...
J'ai trop rêvé , c'est tout...

    

____________________________________________________________________

                                                

Lettres de A.H.

                                                  Thionville, le 18/11/80.


                                J'ai bien reçu ta lettre grâce à laquelle j'ai appris que t'avais rien à dire. Je trouve que quand t'as rien à dire tu le dis très bien. Si je comprends bien, t'avais rien à dire, mais tu voulais que ça se sache ? T'as bien fait. C'est vrai, y'a des tas de gens qui ont rien à dire et qui le disent pas. Comment qu'y veulent qu'on le sache alors, ces gens qui n'ont rien à dire, s'ils le disent pas ? C'est pas en se taisant qu'y résoudront leur problème. Parce que des fois, le silence, ça veut pas dire qu'on a rien à dire. C'est vrai ; y'a des silences parlants, des silences éloquents, pesants etc...mais c'est des silences qui disent par le silence qu'y sont pas si silencieux que ça, autrement dit, c'est des silences qui parlent. Et y parlent pas des riens ou de rien, mais y disent sans le dire qu'ils ont quelque chose à dire. Or, ne vaut-il pas mieux, comme tu l'as fait, ne pas garder le silence pour dire qu'on a rien à dire ? Entre un silence qui parle et une parole qui garde le silence en le disant, y vaut toujours mieux choisir la parole, comme tu l'as fait. Parce que, disant cela, tu as donné tort à Descartes, qui disait que le néant n'a pas de propriétés. Or, tu viens de le prouver : il en a, puisqu'il se dit. Mais j'ai peut-être fait une assimilation hâtive entre le "rien" et le "néant". T'as raison, c'est pas la même chose.
                                Je sais pas si tu te rends bien compte, mais tu soulèves là un problème philosophique et linguistique fondamental. C'est vrai, si y'a du rien et du néant, y'a quand même des mots, qui sont déjà quelque chose, pour dire qu'il y a du rien ou du néant. Comment sortir de l'impasse ?
                                Reposons le problème. Si on disait que le rien, c'est l'absence. Ca va déjà mieux. En ne disant rien, tu aurais dit l'absence. Mais l'absence de quoi ? ton absence bien sûr. Par ton rien dire, tu as dit ton absence, c'est à dire ton existence. Comme quoi, tu vois on arrive du négatif au positif. C'est fabuleux comme dialectique hein ! Alors comme ça t'existe ?
                               Moi, des fois je me demande, si j'existe. C'est vrai, des fois j'oublie et puis ça me revient : merde, c'est vrai, j'existe. C'est toujours une découverte, ça n'a rien d'évident, contrairement à ce qu'on dit. C'est comme un coup de poing dans la gueule, sans prévenir, ça arrive : j'existe ! c'est fou hein ? tu trouves pas ?
                               A propos de fou, t'as vu le vieux Louis (Althusser), il l'est complètement devenu. Les marxistes, en ce moment, ça va pas du tout. Ils se suicident (Nicos Poulantzas) ou ils deviennent fous. Irruption de l'irrationnel dans le rationnel. Althusser à rien, qu'y disaient en 68. L'a pas supporté le pauvre vieux. Il s'est fait chier toute une vie pour montrer que le Papa Marx il était génial et l'ont pas écouté. Il y a de quoi devenir fou. Tu me diras, y'a mieux à faire d'une vie. T'as raison. Mais quoi ?
                              Bon, avec tout ça, j'ai oublié de te donner des nouvelles. T'as vu, moi aussi, je sais parler de rien. C'était bien dit hein ?
                              Autre chose : t'as des nouvelles de J.F.C., H.G., P.M. ? J'ai leur adresse et eux y z'ont la mienne et on s'écrit pas.  C'est drôle hein, on a passé 4 ou 5 ans ensemble et on trouve même plus la force de s'écrire. A croire que pendant tout ce temps là, il s'y rien passé. Tiens, à ce propos, j'vais t'écrire un très beau texte de ce vieux Friederich (Nietszche).
"Nous étions amis et nous sommes devenus étrangers l'un à l'autre. Mais il est bon qu'il en soit ainsi, et nous ne chercherons pas à nous le dissimuler ni à l'obscursir comme si nous devions en avoir honte. Tels deux navires dont chacun poursuit sa voie et son but propres : ainsi sans doute nous pouvons nous croiser et célébrer des fêtes entre nous comme nous l'avons déja fait - et alors les bons navires reposaient côte à côte dans le même port, sous le soleil, si calmes qu'on eût dit qu'ils fussent déjà au but et n'eussent eu que la même destination. Mais ensuite l'appel irrésistible de notre mission nous poussait à nouveau loin l'un de l'autre, chacun sur des mers, vers des parages, sous des soleils différents - peut-être pour ne plus jamais nous revoir, peut-être aussi pour nous revoir une fois de plus, mais sans plus nous reconnaître : des mers et des soleils différents ont dû nous changer !"
                               Petites, moyennes et grosses bises.
                                                



                               ______________





Août 81

                            Ma très chère consoeur
                               (mais néanmoins amie),


                           Notre dernière et passionnante rencontre a suscité en moi, comme toujours et comme vous vous en doutez, un très vif intérêt qui n'a d'égal que celui que vous provoquez à chaque fois que je vous revois.
                           Au cours de notre discussion, vous me fîtes part d'une réflexion d'une infinie pénétration (si je puis dire, concernant le sujet en question) ; vous me dîtes, si je ne trahis pas votre pensée : "ça ne coûte rien de dire : "je t'aime". Cette assertion, d'une très grande sagacité, ne laissa pas cependant, de soulever en moi une certaine circonspection pour ne pas dire un certain scepticisme. Je vous avais opposé à ce sujet la matière d'un article qui disait, qui osait dire, je crois, si j'en ai bien compris la teneur, exactement le contraire de ce que vous prétendîtes.
                           Serait-ce faire injure à votre esprit que de livrer à votre réflexion quelques passages de l'écrit que j'évoquais à l'instant ?
                           Souffrez que je vous donne lecture de quelques unes de ses lignes.

"Dans la mesure même où la formule " je t'aime " instaure explicitement le couple contre la polygamie, le couple ne peut se développer que comme symptôme polygame. "Tu es tout pour moi" dis-je à l'objet aimé pour lui signifier que les autres ne sont rien, que je les laisse pour compte. Mais le compliment doit s'entendre aussi comme un commandement : il y a dans cet hommage total une pression totalitaire - qui est la protestation des laissés pour compte contre leur destin d'anéantissement. "sois tout pour moi " : sois la diversité, à laquelle je renonce, les aventures que je sacrifie, les êtres que je ne connaitrai pas, sois mes fantasmes et mes rêves inassouvis - bref, sois tout, sauf ton irréductibilité à mon désir. Dans cette pièce à personnages en nombre illimité, c'est moi qui fixe les rôles, je ne te laisse même pas libre de leur composition. Me donnant tout entier à l'Autre, j'exige de lui qu'il satisfasse l'ensemble des fantaisies et des pulsions dont le monde me sollicite. Le dehors revient dans le cadre conjugal, mais sous forme de sommation : mission est confiée au partenaire élu de couvrir la gamme des créatures exclues. Avatar conjugal de la polygamie, ce despotisme culmine dans l'aigreur, c'est à dire le reproche adressé à l'objet unique de ne pas être plusieurs."
                            
                          Alain FINKELKRAUT : Sur la formule " je t'aime"                                Revue Critique N°348 - mai 76
      
                          Voilà, chère consoeur, ces quelques lignes pour le moins libertines, où l'impertinence le dispute à l'irrévérence. J'espère que nous pourrons nous en entretenir à notre prochaine rencontre; je reste, en attendant, votre très dévoué et très humble serviteur.